Il me fut donné de prendre connaissance avec cette grande dame d’heureuse mémoire, Solange Lusiku Nsimire, lors d’un forum des médias, à Lomé (Togo), en 2015.
Dans la soirée, au début d’une réception, je l’ai taquiné avec Marie – Paule Kabwela : « Mutasangaa, bengine baliisha anza kufomera na nyiye munabakiya kuroroma ». Elles ont éclaté de rire. Qui pouvait deviner que c’était le rire d’adieu ? Le 13 octobre 2018, en quittant nos chambres d’hôtel, à Erevan, en Arménie, nous avons appris la nouvelle de sa mort , à Kinshasa, à la suite d’une maladie.
Wandugu, tulipoteza mutu, tulifiwa na mutu. Quand Solange Lusiku prenait la parole dans des assises où se trouvaient des monuments de la presse comme Colette Braeckman, Madiambal, Jean Kouchner, Georges Le Gros…il y avait un silence absolu. Aussitôt qu’elle terminait, un appel des fonds était décrété suivi avec enthousiasme par des engagements fermes.
Un jour, se sentant de plus en plus affaibli par la maladie, Emmanuel Barayiga fit venir Solange Lusiku et lui confia la gestion du journal LE SOUVERAIN paraissent à Bukavu. D’emblée, elle n’accepta pas. Il avait fallu de l’insistance.
Née à Bukavu (fille BK) en 1972, Solange Lusiku a fait ses études secondaires, en section commerciale, à l’Athénée d’Ibanda et les études supérieures à l’ISP/BUKAVU. Au plan professionnel, elle a commencé à œuvrer dans une ONG, ensuite à la RADIO MAENDELEO et à la RADIO MARIA de l’Eglise Catholique.
Ce qui doit être mis en exergue dans sa carrière de journaliste, c’est le fait qu’elle l’a exercée dans une période où la météo signalait des orages politiques et sécuritaires bien décrites dans le magazine ECHOS DE LA PROVINCE : En 2007, le Gouverneur Célestin Cibalonza prît l’initiative, en collaboration avec la FEC, de recharger de latérites le tronçon routier Place de l’indépendance – Bagira en attendant des moyens. Qualifiée de BULONGOLOGIE et tournée en dérision par les intellectuels et la société civile, cette initiative lui attira la foudre du parlement provincial. En outre, il lui fut reproché la pléthore de sa côterie de Mudaka dans son cabinet. La motion du Député Venant Rugusha le fit tomber.
Par un test oral soumis à tout futur membre de son cabinet, Louis – Léonce Cirimwami Muderhwa avait des objectifs et le portrait – robot à ce sujet. On le qualifie d’interrogatoire. Très vite, il se lance dans la modernisation du tronçon Place Mulamba – Marché de Nyawera truffé des nids de poule et quasiment impraticable. Ce projet dit KILOMÈTRE – TEMOIN est un boulevard de deux bandes de deux voies chacune pour 2 millions $. A Sange, le gouvernement Muderhwa se lance à la construction d’une école. Au parlement, le coût des travaux du KILOMÈTRE – TEMOIN jugé exorbitant fit grand bruit. S »ensuivit une motion du même Rugusha qui fit tomber Léonce Muderhwa.
Face au Gouverneur Marcellin Cishambo, c’est 8 ans après plusieurs tentatives infructueuses que l’élu de Kalehe, Venant Rugusha, réussit à le faire tomber. Bien avant son éviction, Cishambo était déjà surnommé CHUBAKA (Bâtisseur en Mashi) en guise de reconnaissance pour l’asphaltage de la voirie urbaine.
Hélas ! Deux ans après (2019), le Gouverneur Claude Nyamugabo n’échappa pas non plus aux questions orales de Rugusha – le même – et de Habamungu. Et pourtant, pour sortir le Sud-Kivu de la faillite, Nyamugabo avait posé des actions : RN5 (Bukavu – Nyantande), 10 nouvelles écoles, Stade de Nyantende, Projet d’adduction d’eau de Mazigiro, rétablissement de l’ordre aux ports, postes – frontières aéroports…
Auparavant, il y a eu effusion du sang: Ont été tués, Mgrs Munzihirwa (balle) et Kataliko (arrêt cardiaque, mais tout Bukavu parle de poison). « Le Général Nabyolwa essuya plusieurs fois des balles dans sa jeep Land Rover. Le 23 février 2004, Mutebusi fit mitrailler sa résidence alors qu’il était sensé s’y trouver. Nabyolwa disparut alors de radars » », note larespublica.cd. Suivant la consigne donnée par le Général Mbuza-Mabe, le Colonel Mutebusi fut empêché de traverser au Rwanda. C’est fut le début d’une guerre urbaine de 24 heures gagnée par les FARDC.
Par-dessus-tout, c’est dans la périphérie de Bukavu où pullulent les groupes armés où les dangereux risques du métier de Solange Lusiku étaient plus nombreux comme elle les évoque ici: « Pour aller en reportage, je prends toujours place à bord des véhicules des humanitaires, souvent ceux de la CARITAS qui distribue des vivres et non-vivres aux déplacés internes.Parfois on signe pour décliner la responsabilité en cas de la mort. Que des barrières à franchir après une fouille jusqu’aux parties intimes !
Lors d’une course – poursuite, il m’est arrivé d’ enjamber une femme enceinte éventrée. Une fois, dans ma cachette, quand les Interhamwe (combattants Hutus rwandais) ont tiré sur leur otage, j’ai pisse. Le bébé a bougé dans mon ventre.
Le viol devient monnaie courante. On viole adultes, adolescents, bébés. On viole la femme devant son mari. On obligé à l’ enfant de coucher avec sa mère. En cas de refus, la machette… Certaines victimes refusent d’aller à l’hôpital de peur d’être stigmatisées ou bannies par les siens. Des femmes sont emmenées en captivité pour servir d’esclaves sexuelles.
Les armes légères circulent. On tue même pour 5$. Nous qui écrivons, nous nous attendons à tout. Pour nous consoler, nous disons »nous vivons avec la mort ».
Je n’ aime pas qu’ on nous appelle BUKAVU, CAPITALE DU VIOL. Partout où tu passe, on te demande « As – tu déjà été violée ? » Nous sommes victimes de nos richesses.On arme nos voisins. Nous devons nous attaquer à ceux qui nous tuent et dénoncer la corruption. Les multinationales nous en veulent, de même que les autorités.
Si j’arrête d’écrire, je vais me renier moi-même. Nous sommes déterminés à arriver au bout. Le bout-là, c’est peut – être le jour où ils vont nous exterminer. D’ailleurs, pour éviter que mes textes ne continuent à être refusés à la rédaction du journal LE SOUVERAIN, j’ ai créé mon propre journal.
Quand une édition sort, on va avec quelques exemplaires dans des villages inaccessibles. Là, les gens ont vraiment soif de lecture. A deux, à trois, ils se cotisent pour acheter un exemplaire dont ils se partagent les pages pour une lecture à tour de rôle.
Il n’y a pas d’imprimerie dans tout l’est du Congo. L’ impression se fait en Ouganda, en passant par le Rwanda, pays sans démocratie. Je traverse la frontière comme une vendeuse des tomates.
Il n’y a pas de subvention pour ce journal. Ce que nous faisons, c’est de l’aventure. Mon mari m’avait autorisé à utiliser notre épargne. Le CENTRE WALLONIE – BRUXELLES nous a aidé. NORVEGIAN CHURCH AID nous est venue en aide pendant quelques mois. NOUS N’ ACCEPTONS PAS LE COUPAGE (monnayage) Nous acceptons de rester pauvres, mais dignes.
Je suis mère de sept enfants. A la question de savoir comment ils sont venus au monde à travers ces sempiternelles crises, je réponds parfois avec humour: « Le journalisme, on le fait le jour; les enfants, la nuit »
Je ne compte pas de menaces pour ma vie. Des appels me parviennent, si je me rends pas, je serai violée par 1000 malades de VIH. Nous faisons ce métier pour l’amour pour ceux qui viendront après nous. Si le pire nous arrive, c’est le destin. Beaucoup de femmes sont dans le même combat: certaines dans l’audiovisuel, d’ autres dans les organismes des droits humains.
« Au lendemain de la parution d’un éditorial critiquant l’ingérence du Rwanda », rapporte CPJ, « un homme non identifié et des soldats de sont rendus dans un cyber-café que Solange Lusiku fréquente pour la chercher. Craignant pour sa sécurité, elle a fui Bukavu.
« En 2008 », indique cd.usembassy gov, « des hommes armés se sont présentés à sa maison, au milieu de la nuit. Ils ont ligoté son mari et ses enfants et ont volé les économies de la famille »
En 2013, Solange Lusiku Nsimire a été proclamée docteur honoris causa de l’ Université de Louvain,en Belgique. Une année après, elle a reçu le PRIX ILARIA ALPI et celui du COURAGE EN JOURNALISME d’IWMF.